J’ai lu pour vous, La montagne rouge (SANG) de Steve Gagnon

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Cette fois-ci j’ai le goût de vous présenter quelque chose de différent, de vous emmener ailleurs dans votre expérience de lecture, de vous sortir de votre confort. Je sais ce que vous allez me dire : « Joe, une pièce de théâtre? J’aime moyen ça lire ça ». Je comprends et j’entends ce que vous me dites, mais j’insiste.

 

Dans sa pièce La montagne rouge (SANG), publiée en 2010 chez L’instant même, Steve Gagnon, explore un thème malheureusement toujours d’actualité : le suicide. Il utilise par contre, pour une des rares fois la voix d’une jeune femme, une voix de survivante qui, un an après le suicide de son amoureux, retourne à l’endroit où le couple s’était inventé un refuge. Sur la quatrième de couverture, on peut lire : « Elle veut confier sa détresse à celui qu’elle aimait et la culpabilité qui la ronge ».

 

« En pleine face d’oiseaux surpris »

Pourquoi cet ouvrage vaut-il le détour? Parce qu’au-delà de tout ce qui peut effrayer au départ, il y a la vérité de l’œuvre que l’auteur nous jette « en pleine face d’oiseaux surpris ». La parole de M. Gagnon est juste, vivante et terriblement ancrée dans le réel. Elle ramène de l’humanité dans l’acte auquel la jeune fille tente, tant bien que mal, de survivre.

Crédit photo : David Ospina

Évidemment, la culpabilité est au premier plan dans l’œuvre, et le questionnement de la jeune femme est intime et tout simple : comment continuer à vivre? Elle demande qu’on l’écoute, qu’on la prenne dans nos bras et qu’on lui murmure, que tout va bien aller. Les allers-retours entre le passé et le présent contribuent à donner du relief à l’œuvre et permettent au lecteur de ne pas tomber dans le vide avec la part de vivant que ça apporte. Le recours à la réalité vécue par les protagonistes ajoute une couche de compréhension à l’acte posé par le jeune homme sans toutefois apporter une quelconque forme de pardon.

Monsieur Gagnon a réussi le pari de faire rencontrer les deux souffrances dans une confrontation entre le jeune homme, qui est parti et la jeune femme, qui est encore ici. Il ne fait pas l’erreur de tomber dans le cucul ou le niais et au-delà de la souffrance, la jeune femme parvient, enfin, à livrer à son amour tout le désarroi qui l’habite de vivre sans lui. Sa rage, presque salvatrice, explose, mais n’est pas entendue par le défunt qui monologue sa propre souffrance.

 

« un fusil de chasse ridicule »

La jeune femme raconte pleine de colère et de désarroi la façon dont son quotidien se déroule. Elle nous emmène dans l’autobus où deux amoureux se « frenchent » et s’imagine les menacer avec un « fusil de chasse ridicule […] Frenchez-vous encore pis j’tire. […] Si jamais j’sais pas comment mettre les balles dans l’fusil, j’tiendrai l’fusil d’une main pis j’vous tirerai les balles de l’autre ». Puis, elle nous raconte sa rencontre avec de vieilles connaissances « […]  qui m’demandent comment toi tu vas […] J’leur dis que tu travailles fort que t’es pilote de l’air ». Les liens avec la réalité permettent de s’ancrer.

L’auteur réussit à dépeindre, tout en poésie, l’esprit dans lequel se trouve la jeune femme. Ultimement, lorsqu’elle se retrouve face au jeune homme, au lieu du refuge qu’ils avaient trouvé du vivant de son amoureux, elle lui exprime enfin son désarroi de devoir continuer sans lui et son incapacité à trouver un sens à sa vie. Elle porte seule son deuil et seule elle le portera pour toujours, mais pouvoir affronter son amoureux une dernière fois est vitale. L’auteur, avec cette pièce, démontre à quel point la société manque de rituels et qu’elle plonge dans un malaise grandissant.

L’écriture, finement travaillée, allie de courtes répliques à de grandes complaintes ce qui permet parfois au lecteur de prendre son souffle, mais l’oblige, surtout, à mesurer toute la souffrance qui habite les deux protagonistes. Le dialogue créé entre les deux acteurs permet de tisser l’histoire toute en parallèle que chacun vit et oblige à se questionner.

Évidemment, le bonheur d’une pièce est de la voir se concrétiser devant nos yeux et sur la scène. Le travail du créateur, de l’écrivain, trop souvent, reste derrière et n’atteint pas nécessairement le lecteur rebuté par la lecture du théâtre et c’est pourquoi je vous invite à vous créer, en lisant cette pièce, votre propre théâtre et imaginer les scènes. Le théâtre survit par les vivants, il ne faut surtout pas laisser cette pièce s’endormir sur les tablettes. Et, ultimement, soyez courageux, lisez tout ce que vous pouvez de Steve Gagnon, et déplacez-vous lorsqu’une de ces pièces est à l’affiche, vous ne serez pas déçu.

 

Révisé par : Ann-Alexandre Gauthier

Crédit photo de la bannière : Nicola-Frank Vachon

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