J’ai lu pour vous, Putain, de Nelly Arcan

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Impossible de sortir indemne de Nelly Arcan… Impossible de passer son chemin et de déposer l’ouvrage terminé dans sa bibliothèque sans lui jeter un dernier regard coupable… Impossible de ne pas se questionner, voire impossible de lire autre chose pour quelque temps…

Dur constat, devant lequel je me suis retrouvée à la suite de mes lectures : moi qui voulais écrire une chronique, tout en douceur! Évidemment, il n’y a pas de mode d’emploi pour lire Nelly Arcan, mais il faut savoir que la lecture dérange et que la charge émotive qui s’y trouve laisse perplexe.

Plonger dans Putain c’est en ressortir avec l’étrange impression que personne n’a rien vu venir, que c’est terminé, que, oui, elle n’écrira plus jamais rien d’autre, qu’il est impossible d’avoir, encore un bout, de cette plume directe, intense et criante de vérité. La narration sans point, tout en virgule, l’écriture, comme un souffle qui s’éternise, ne laisse d’autre choix au lecteur que d’aller au bout des paragraphes, de quelques pages parfois, pour enfin prendre une pause et surtout une bouffée d’air.

 

Je m’appelle Isabelle Fortier

Tous, parlons sans gêne de Nelly Arcan, de cette jeune femme, écrivaine qui s’est donnée la mort en septembre 2009, presque comme d’une bonne amie qu’on a connue, qu’on admire, secrètement, et qu’on voudrait, post mortem, sauver. Étrangement, cette jeune femme, Isabelle Fortier, de son vrai nom, n’a pas su ou n’a pas pu sortir de l’enfer dans lequel elle s’était installée. L’impression qui ne me lâche pas est la suivante : la marchandisation de l’humain s’est transformée, dans ce cas-ci, comme une marchandisation de l’auteure. De prostituée à écrivaine, de jeune fille à femme, elle n’a pas pu déceler, au fond d’elle-même, la pépite qui lui aurait donné le goût de poursuivre.

Je me questionnais, tout au long de la lecture de Putain. Comment Nelly Arcan a-t-elle pu s’ouvrir et livrer un récit aussi intime? Évidemment, la première réponse qui vous vient à l’esprit est peut-être la suivante : « Ne sais-tu pas qu’elle a écrit tout cela pour son psychanalyste? » Décidément, vous échouez si vous vouliez me piéger. Je me suis renseignée, vous pensez bien. Je reformule alors : « Comment a-t-elle pu déposer si humblement ses écrits, son intimité et ne pas reculer avant la publication? » Possiblement que de ne pas le faire était porteur d’un plus grand non-sens… Dans ce cas, était-ce alors une question de survie? Oui, mais elle n’a pas survécu…

Pari perdu

Nelly Arcan

Je m’étais donné comme mandat de vous présenter l’œuvre, Putain, de Nelly Arcan. Je prévoyais vous indiquer que :

« La narration au je de Cynthia, cette jeune femme,  qui se précipite dans cette prostitution pour essayer de survivre, déstabilise par sa justesse et son audace, qu’à cela il faut notamment ajouter le dégoût qu’elle ressent pour tous ses clients qui, disons-le, n’a d’égal que celui qu’elle a pour elle-même et ultimement que la litanie qu’elle livre se traduit par  le récit d’une catharsis de survie momentanée. »

J’aurais terminé par une mise en garde du genre :

« Soyez avertis, son langage, sans pudeur percute, l’œuvre, puissante, intimide au premier abord. Prenez garde, puisqu’y plonger sans gilet de sauvetage est risqué. »

Mais, j’aimerais plutôt vous interpeler, vous demander de réfléchir.

Pourquoi cette auteure est-elle si importante pour nous? Pourquoi devons-nous prendre le temps de lire son œuvre? Pourquoi nous y attarder? Pour y découvrir tout son mal de vivre? Y découvrir son intimité?

Probablement que toutes ces réponses sont envisageables, oui, probablement, mais je vais vous donner ma réponse. Il faut lire Nelly-Isabelle-Arcan-Fortier pour toutes ces raisons. Pour connaître son histoire et éviter de la reproduire, pour la sonorité qui se cache dans son écriture, le souffle de la vie qui y perdure, mais surtout ne pas rester sur l’impression que cette auteure s’est donnée la mort. Il faut faire survivre celle qui, avant de passer à l’acte, nous a donné, à nous, comme à ses clients, le meilleur d’elle-même, la perle qui se cachait en elle et pour cette raison il ne faut pas cesser de parler d’elle.

 

Lire Putain c’est…

Ultimement si je voulais vous convaincre de lire Nelly-Isabelle-Arcan-Fortier, je vous dirais ceci :

Lire Putain c’est vouloir connaître l’auteur, vérifier son parcours.

Lire Putain  c’est de s’asseoir, de recevoir, mais c’est de douter.

Lire Putain c’est vouloir rencontrer Isabelle Fortier, la femme derrière Nelly Arcan, démystifier la petite fille qui n’a pas pu, celle qui se cache derrière ce surnom, celle qui a tellement souffert.

Lire Putain c’est, étrangement, et malgré soi, vouloir vivre pour ce qu’elle n’a pas vécu. Lire Putain, c’est vouloir comprendre, mais c’est aussi, quelque peu, être voyeur.

 

Crédit photo de la couverture: Josée Ratté

Crédit photo : https://shares/1VOWGA<br><br>Reportage

Révisé par Hélène Nadeau
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CULTURE

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