La part de l’autre

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Eric-Emmanuel Schmitt n’a pas besoin de présentation. Il signe, avec La part de l’autre, une de ses œuvres les plus lues, que ce soit dans les chaumières ou dans le milieu académique. Dans ce roman, il s’intéresse à une figure historique connue de tous, celle d’Adolph Hitler. Il pose l’hypothèse suivante : que ce serait-il passé si l’Académie des beaux-arts de Vienne n’avait pas recalé Adolf Hitler le 8 septembre 1908? Que serait-il arrivé si, cette minute-là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler?

Le postulat de Schmitt est évidemment que l’échec d’Hitler l’a mené dans une spirale de mauvaises décisions qui lui ont permis de gravir les échelons du pouvoir et de commettre les actes affreux qu’on lui connaît. Dans cette uchronie, il propose d’opposer à la figure historique, qu’il nomme Hitler, celle hypothétique d’un autre qui aurait évolué différemment, qu’il nomme Adolf H. Le lecteur oscille donc entre les deux protagonistes dans un récit qui alterne et met en parallèle la progression des deux hommes.

La première scène pose le défi de l’auteur. Le personnage historique, Hitler, est recalé à l’examen d’entrée de l’Académie des beaux-arts de Vienne, alors que le personnage hypothétique Adolf H, pensé par Schmitt, est accepté. L’auteur tente, par ce récit, de découvrir ce qui a mené cet homme à devenir celui tristement célèbre qui a conduit l’Allemagne à sa perte. Il réfléchit aussi à ce qui aurait pu arriver si le destin d’Hitler avait été tout autre.

Je l’ai mentionné, mais j’insiste et je porte à votre attention qu’on rencontre, dès l’ouverture du récit, un adolescent de dix-neuf ans qui a un passé. Son éducation, ses expériences antérieures, son bagage culturel et ses interactions sociales contribuent à lui donner une personnalité qui est la même pour les deux protagonistes. Éric-Emmanuel Schmitt a évité le piège de créer un personnage complètement différent qui aurait eu une enfance extraordinaire. Il a plutôt choisi de lui donner les mêmes épreuves et voir comment il aurait évolué.

Dès qu’il est accepté à l’académie, le premier personnage, Adolf H., adopte un style de vie, a une vie sociale, se fait des amis, est actif culturellement, peint et j’en passe. Le second, Hitler, qui est recalé, se referme sur lui-même, a très peu de connaissances, ne peint pas, survit plus qu’il ne vit et semble devenir vivant seulement au moment où il se retrouve sur le champ de bataille.

Permettez-moi, afin de bien mettre en lumière mon propos, d’utiliser un exemple tiré du roman et de comparer la relation de chaque personnage avec les femmes. Hitler n’est pas particulièrement attirée par elles, ne recherche pas leur contact, chérit sa virginité et sa vie sexuelle est somme toute inexistante. Un soir, il entre dans un bordel et fuit les lieux lorsque l’image de son père lui revient en tête. Il sort écœuré de l’endroit. Adolf H., par contre, du fait qu’il est accepté à l’Académie, n’a d’autres choix que de sublimer sa propension à s’évanouir devant une femme en tenue d’Ève. Il ne peut se soustraire au cours de nu. Donc, son incapacité est la même que son homologue, mais il choisit de passer à l’action pour résoudre la situation. Il suivra les conseils d’un ami et vivra une psychanalyse avec Freud, ce qui l’aidera à dépasser son trouble. Dès lors, on est devant un homme qui se veut être un acteur de changement dans sa propre vie et qui désire évoluer.

L’histoire avance et, au fil des évènements, les deux hommes réagissent aux différentes situations, dont, notamment, pour n’en citer qu’une et pour donner le ton, la Première Guerre mondiale. Inutile de mentionner qu’un fossé se creuse rapidement entre eux. Hitler ne ressent aucune gêne à se retrouver sur le champ de bataille, il aime ce qu’il y voit, soit la rigueur, les ordres à recevoir et à exécuter, les messages à délivrer. Tout pour lui est de l’ordre de la rigueur. Quant à Adolf H., il s’agit plutôt du regard d’un homme qui va au combat par obligation et qui se retrouve dans une situation apocalyptique où la dysenterie, les balles qui sifflent, la maladie et le manque de sommeil sont les préoccupations principales.

Les situations similaires appellent des réactions différentes et contribuent à construire des figures authentiques et crédibles. La part historique de l’œuvre sert le propos et constitue la trame qui permet de tout lier. Bien qu’il ne soit pas obligatoire d’être un lecteur expérimenté pour se consacrer à cette lecture, il faut tout de même conserver un bon degré d’attention pour ne pas d’une part mélanger les personnages et d’autre part les évènements. Le va-et-vient entre l’un et l’autre peut parfois prêter à confusion.

Ce travail colossal qu’a fait Eric-Emmanuel Schmitt mérite toute notre attention et si vous ne l’avez pas déjà dans votre bibliothèque, dépêchez-vous de vous le procurer.

Ultimement, quelles leçons tirer de cette lecture?

Peut-être que l’humain se construit à la mesure des choix qu’il fait et qu’il aurait intérêt à poser un regard derrière pour ne pas refaire les mêmes erreurs.

 

Crédit photo : Josée Ratté

Révisé par : Andréanne Tremblay

Catégorie de l'article:
CULTURE

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