Seule face au néant

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Présentée du 2 au 20 octobre à Premier acte, Celle qu’on pointe du doigt aborde le tabou inexploré de l’infanticide, une réalité pourtant trop peu envisagée. Le metteur en scène Simon Lemoine et la comédienne Marie-Pier Lagacé s’associent à l’écriture et à la mise en scène afin de créer une œuvre légère au cœur d’un sujet lourd.

La scène est baignée dans l’ombre. La seule chose qui résonne est une conversation entre une femme et un numéro d’urgence. Elle sanglote, panique, reste imprécise, raccroche, laissant son interlocuteur et le public dans le silence le plus complet. L’irréparable vient d’être commis.

La pièce prend le temps d’installer ses différents décors et temporalités, dans une mise en scène de Simon Lemoine soignée, jusqu’au placement de ses personnages, dont on devine la chorégraphie, même dans l’ombre de la scène. Entre les jeux sonores et lumineux, le théâtre prend des allures de cinéma. Quand on en parle avec l’auteure, on se rend compte que ça va au-delà de l’impression : « On a pensé à en faire un film. Ça fait longtemps qu’on travaille ensemble avec Simon. À l’origine, j’étudie en cinéma, et lui a toujours eu une signature assez cinématographique. Pourquoi pas le diffuser ailleurs pour toucher plus de gens avec le cinéma, parce que le théâtre c’est magnifique, mais c’est éphémère. »

En effet, tout semble entrer en résonnance de façon rythmée pour une histoire complexe. Un jeu se crée alors entre des petits morceaux de souvenirs éparpillés, des événements, des conversations ; des causes jusqu’aux conséquences. Le spectacle est sans entracte : une heure vingt, à retenir son souffle, il nous permet malgré tout de naviguer entre les différents personnages et d’établir les liens qui les impliquent dans cette histoire. Une certaine ambivalence se retrouve en chacun d’eux et se nuance alors que la pièce avance : « on a travaillé très fort à donner une troisième dimension à ces personnages, qu’ils ne soient pas juste des caricatures et qu’il y ait une dualité, chacun possède ses propres failles. », explique Marie-Pier Lagacé.

Elle, une jeune femme très ordinaire, oscille tout au long de la pièce entre le troublant et le touchant, donnant un visage humain à une chose qui nous paraît si lointaine, nous faisant basculer dans un état de pensée où la personne, l’être humain, prend pas sur la meurtrière.

Mon but ultime était de dépeindre une personne tout à fait ordinaire pour montrer que ça peut arriver à tout le monde dépendamment des failles, des enjeux relationnels que l’on peut vivre au cours de notre vie, des choses qui vont modifier notre parcours, et nous orienter peut-être, malheureusement, vers un acte regrettable comme celui-là.

Rendre son premier objectif au théâtre

Si l’histoire est éprouvante pour le public, elle l’est tout autant à vivre, par ses acteurs eux-mêmes : « On reste toujours un peu ébranlés par cette histoire, parce qu’on sait que ça existe, que des gens ont cette souffrance-là, finir le spectacle c’est une chose, on sait que c’est de la fiction et après ça on arrive à enlever le masque, mais c’est après ; quand je ressors, que je rencontre des gens qui ont les yeux rougis, qui ont des choses à dire ou au contraire sont incapables de parler, parce que justement ça leur parle trop. » Le théâtre a en effet cet objectif premier de mettre en avant les mœurs de la société. Celle qu’on montre du doigt dépasse la morale en s’adressant au plus grand nombre, concernant la préoccupation que l’on porte aux maladies mentales. Quelque chose dont on parle finalement très peu, une maladie qui part de l’intérieur, un sentiment, une peur, une colère qui naît pour ne plus se taire. Quelque chose que l’on ne peut constater que quand les dégâts deviennent physiques.

J’étais très loin de m’imaginer que j’allais être rattrapée par la réalité alors que j’allais monter ce spectacle. Pour moi, c’était de la pure fiction, et ce fut comme une bonne claque, car même si je faisais des recherches là-dessus, même si je savais que ça existait, je n’avais pas l’impression que ça pourrait arriver chez nous.

Plus que dénoncer, Marie-Pier Lagacé, à travers cette pièce, veut partager l’information, pousser le monde à parler ou même simplement écouter avant d’arriver au point de non-retour : « J’espère que ça ouvre des œillères, pour qu’on tende un peu plus l’oreille et la main, c’est possible quand il y a des gens autour de nous qui ne semblent pas être en super forme, parce que juste ça je pense, ça peut faire une grande différence dans la vie de quelqu’un. »

Présentée depuis le 2 octobre jusqu’au 20 octobre à Premier Acte (tous les soirs 20h sauf dernière représentation 15h), Celle qu’on pointe du doigt est une pièce brillante, qui fait ressortir un peu plus fou qu’on ne l’est déjà.

Crédit des photos : Cath Langlois Photographe

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CULTURE

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